« Eveil », quel beau mot ! mais de quel sommeil devons-nous nous sortir ? Pour le yoga, de la torpeur dans laquelle nous plonge avidyā, cette source de souffrance profonde, qui est méconnaissance de ce qui nous constitue réellement. Le yoga propose différents moyens pour atteindre cet état de clarté libératrice.
Le yoga apprend à s’éveiller à une connaissance plus claire, plus juste, de la réalité et de soi-même. Cette capacité d’éveil réside en nous, mais il nous faut de l’aide pour la laisser émerger. C’est sur ce chemin fait d’avancées, de stagnations, de retours en arrière, que nous guide le yoga et en particulier le texte de Patañjali, le Yogasūtra.
S’éveiller, se réveiller, se dit en sanscrit budh. Cette racine verbale a donné le mot buddhi, qui est dans le Sāṃkhya (1) l’essence de l’intellect, l’intelligence profonde, celle qui, précisément, permet de s’éveiller. Et bien sûr buddha, qui signifie « éveillé, éclairé, sage ».
Le mot sanskrit pour « éveil » est bodhi, et le dictionnaire en donne deux autres significations : la connaissance parfaite et… le coq (qui réveille), l’animal annonçant par son chant la dissipation des ténèbres et l’avènement du soleil. Une acception qui donne au réveil un aspect concret et joyeux ! Le mot « bodhi » ne fait pourtant pas partie du vocabulaire du Yogasūtra de Patañjali et nous verrons plus loin quels mots sont utilisés dans le texte pour désigner cet état de clarté libératrice.
Puruṣa (l’Être profond) et prakṛti (la Nature, le monde phénoménal)
Le yoga s’appuie sur la théorie du Samkhya qui définit deux principes : la Nature (prakṛti), qui, mise en mouvement par les qualités fondamentales de la matière – les guṇa –, a émis le monde manifesté. Ces guṇa, présents dans tout ce qui compose l’univers – dont nous faisons partie – ne sont jamais inactifs : ils entrainent le changement permanent autour de nous mais aussi en nous, affectant notre forme corporelle et psychique. Distribués en chacun de nous dans des pourcentages différents, ils sont à la base de notre constitution de fond, ce qui ne veut pas dire que nous ne puissions pas intervenir sur eux. Le premier des guṇa, sattva, peut se traduire par « le fait d’exister » ; il se manifeste psychologiquement par un sentiment de joie et de paix intérieure et dans le corps par la légèreté ; rajas est lui le principe actif, mobile, indispensable pour évoluer tandis que tamas, est le principe stable, essentiel pour nous structurer.
En face de cette matière en perpétuel mouvement, le Samkhya énonce un principe de conscience, immuable, non agissant, non désirant : le puruṣa. Lorsqu’il s’incarne, cet Observateur ou Voyant – termes qui traduisent le mot « draṣṭṛ », employé dans le Yogasūtra –, est le spectateur passif de l’activité de la prakrti qui est à son service : « L’essence de ce qui est vu (prakrti) est uniquement d’être au service de l’Être intérieur. »
La confusion des deux principes
L’ignorance fondamentale de l’homme (avidyā) réside dans le fait de ne ne pas différencier les deux principes que sont puruṣa et prakṛti, et plus précisément l’Être profond et les activités mentales. Seul le développement de la qualité de discernement (viveka) permet cette prise de conscience : « Le moyen de se libérer est une continuelle discrimination. » Le sutra insiste sur le fait que le discernement doit s’installer durablement, pour atteindre ce que le sutra précédent (II-25) appelle kaivalya : l’isolement libérateur, la libération de « celui qui voit ». Alors est réalisé ce que Patañjli a indiqué au début du Yogasūtra : l’Être profond est « établi dans sa véritable nature ».
La libération passe donc pour le yoga par la cessation de cette confusion qui nous fais voir le permanent dans l’impermanent, et soi-même dans ce qui n’est pas soi-même (YS II-5).
La libération en mots
Intéressons-nous aux mots synonymes de l’éveil dans les textes indiens et en particulier dans le Yogasūtra. Tous ces mots peuvent se traduire par « libération ». Nous donnons ici d’autres possibilités de traduction, en particulier en lien avec l’étymologie de ces mots.
– Kaivalya (vient de kevala, seul, isolé) : isolement libérateur, solitude. Il sert d’intitulé au quatrième chapitre du Yogasūtra qui se clôt sur cette définition (sutra IV-34) : « Le kaivalya (isolement), c’est la résorption des constituants premiers (guṇa), lesquels sont vides de toute appétence envers le puruṣa ou bien c’est l’établissement de la puissance conscience dans sa propre forme. » Qu’en est-il du yogi qui atteint cet état ? T. K. V. Desikachar écrit à ce propos : « L’état de kaivalya est celui dans lequel quelqu’un est tellement capable de comprendre le monde qu’il devient solitaire en ce sens qu’il n’est plus influencé par le monde bien qu’il soit lui-même capable de l’influencer. » Toutes ses facultés sont intactes, mais il a cessé de « porter le monde sur ses épaules » : « Il vit dans le monde tout en étant libéré du monde. »
– Mokṣa (racine verbale mokṣ, libérer, délivrer de) : délivrance. C’est le dernier des quatre buts de la vie dans la philosophie indienne. Ce mot est plus connu que le précédent, mais étranger au Yogasūtra : il s’est imposé avec le terme de jīvanmukta, « délivré vivant », pour désigner un être ayant accompli la libération spirituelle de son vivant et qui reste dans le monde dans le but d’aider les autres. Cela correspond à ce qu’a décrit Desikachar précédemment.
– Apavarga (racine verbale apavṛj, éteindre ; écarter ; exclure) : émancipation. Le mot apparaît dans le sutra II-18 : « “Ce qui est perçu” a comme caractéristiques la luminosité, l’activité et la stabilité ; il est constitué des éléments et des fonctions sensorielles ; sa raison d’être est l’expérience et la libération [du Voyant]. »
C’est un sutra essentiel pour le yoga. « Ce qui est perçu », c’est la prakrti et le sutra énumère les constituants de cette matière, les guṇa, dont nous avons déjà parlé – la légèreté, l’activité, l’inertie –, mais aussi les bhūta, les substances de base qui constituent l’univers, les facultés sensorielles et les organes d’action. À cela s’ajoute l’organe interne composé de manas (le mental), buddhi (l’intelligence) et ahaṃkāra (le sentiment d’individualité). Et, loin de négliger l’expérience, il nous dit que le monde est là pour que nous en fassions l’expérience, que nous en jouissions – racine verbale bhuj_ : jouir, manger, goûter. Tout ce qui nous constitue permet l’expérience, positive ou négative, créant de la douleur ou non, que ces expériences concernent le corps, la pensée ou des couches plus profondes de notre être. Les expériences permettent de toucher à l’impermanence des choses, au changement perpétuel. Mais prakrti nous offre aussi la possibilité de nous libérer de la souffrance et atteindre cet état d’apavarga.
L’expérience au service de la libération
Comment le yoga propose-t-il de cheminer pour atteindre ces états lumineux ? La réponse se trouve dans le deuxième chapitre du Yogasūtra, chapitre « des moyens » ou « de la réalisation » (Sādhanapāda), dans lequel Patañjali décrit l’aṣṭāṅgayoga, les huit membres du yoga qui mènent à la clarté discriminative, viveka (YS II-28).
C’est au sein même de l’expérience, par l’observation attentive, que le yogi pourra progresser vers la libération. Personne ne peut faire le chemin à sa place, les exemples peuvent l’inspirer, les professeurs le guider, mais il lui incombe de suivre sa propre route, avec discipline et détachement. Les premiers membres proposent de réfléchir sur les attitudes à privilégier vis-à-vis d’autrui (yama) et de soi-même (niyama). Une enquête qui permet d’évoluer vers une conscience plus fine de ses comportements. Les deux membres suivants sont sans doute les plus connus des pratiquants de yoga : il s’agit d’āsana – la posture – et de prāṇāyāma – la discipline du souffle. L’« éveil » corporel permet de découvrir, par l’attention consciente portée au mouvement lié au souffle, des possibilités nouvelles, des sensations agréables ou désagréables, de doser ses efforts pour éviter la douleur, bref de faire toutes sortes de découvertes sur soi-même et d’observer, du moins si la pratique est régulière, les transformations qu’elle entraine. Enfin, préparée par la pratique, l’assise méditative ouvre sur l’observation du monde des pensées, la fixation sur un objet particulier, jusqu’à un repos complet du mental (samādhi).
Si on peut créer, grâce à la pratique des membres du yoga, les conditions favorables à l’éveil, on ne peut le forcer à se produire. Cependant, « des » éveils peuvent se faire au cours de la pratique ou de la méditation, lors d’une promenade dans la nature, qui, associés à un à un sentiment de joie profonde (ananda), laissent des traces profondes dans notre psychisme.
(1) Un des six systèmes philosophiques indiens et sans doute le plus ancien.
(2) YS II-21 : tad-artha eva dṛśyasya ātmā
(3) YS II-26 : viveka-khyātir aviplavā hāna-upāyaḥ
(4) YS I-3 : tadā draṣṭuḥ svarūpe avasthānam
(5) « Le Yoga, un éveil spirituel », Éd. Agamāt.
(6) YS II-18 : prakāśa-kriyā-sthiti-śīlaṃ bhūta-indriya-ātmakaṃ bhoga-apavarga-arthaṃ dṛśyam
Partagez cet article

Sylvie PRIOUL
Professeure et formatrice de l'IFY




